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Benjamin Fondane (1898-1944)
Benjamin Fondane (1898-1944)

Pourquoi attirer l’attention aujourd’hui, dans le cadre de ce cycle « Sur la terre comme au ciel », en lien avec Villemétrie, sur la poésie ? Que vient-elle faire là, alors que sa place reste aujourd’hui très marginale ou confinée dans la distance respectueuse ? Non pas qu’aient disparu les lecteurs ou éditeurs de poésie : il y en a, il y a « le printemps de poètes », le marché de la poésie, la maison de la poésie et même la poésie dans le métro, et d’immenses poètes contemporains reconnus et honorés… Philippe Jaccottet est entré récemment dans la Pléïade, Yves Bonnefoy a occupé pendant plus de dix ans une chaire de poétique au Collège de France. Mais, il l’écrit dans Les Planches courbes :

« Ô Poésie,

Je sais qu’on te méprise et te dénie,

Qu’on t’estime un théâtre, voire un mensonge […)

Et c’est vrai que la nuit enfle les mots… »

Ne relève-t-elle pas aujourd’hui plutôt d’une préoccupation esthétisante ? Comment « honore »-t-on les poètes aujourd’hui ? Quelle place leur accorde-t-on ? On pourrait discuter de ces questions ; elles resteront cependant marginales dans l’exposé d’aujourd’hui où il s’agira plutôt de faire résonner entre eux des mots venus d’horizons divers : les mots poésie, prophétisme et audace. Que permet le rapprochement de ces trois termes (un genre littéraire, un type de personnage biblique et une attitude ou une disposition psychologique pouvant conduire à des actes hardis) et comment se justifie-t-il ? Pourquoi et dans quelle perspective proposer ces trois mots à la réflexion ?

Associer poésie, prophétisme et audace, c’est d’abord choisir délibérément de mettre la poésie au centre vital. On pense à Frankétienne et aux cris de joie de ces Haïtiens survivant au tremblement de terre de 2010 et découvrant que « le poète est vivant ».

Explorons les mots : l’audace c’est la disposition ou le mouvement qui porte à des actions difficiles et dangereuses, au mépris des obstacles et des dangers. Il s’agit de braver des périls. Le mot acquiert d’ailleurs au cours de l’histoire, avec la littérature classique, une dimension péjorative, celle d’une hardiesse excessive, impudente, critiquable. Le mot vient du latin audere : désirer, vouloir. Audere est lié à avere, être avide de. L’audace, c’est un courage entreprenant qui peut tourner mal en se faisant arrogance.

Prophétisme : prophétiser, c’est révéler, deviner, annoncer… Sens à creuser. En songeant que le prophète commence bien souvent par refuser d’assumer sa mission. Puis vient la parole inlassable de Dieu.

La poésie pourrait être définie comme un acte de création, une existence autant qu’une parole et qu’une écriture.

Ces trois mots peuvent être réunis dans l’idée d’une parole déconcertante, déroutante, à distance du parler ordinaire, des paroles conventionnelles.

Je voudrais tout d’abord évoquer les questions que posent certains textes bibliques sur l’usage de la parole.

- Moïse brisant les tables de la loi laisse donc un vide à la place de l’écriture venue de Dieu. Dieu ne se donne alors à entendre qu’à travers un vide. La fidélité de Dieu à son peuple se dit dans cet espace vide laissé par la brisure. D’ailleurs, Moïse est bègue « Pardon Seigneur, mais je ne suis pas un homme à la parole facile, et ce n’est ni d’hier, ni d’avant-hier, ni depuis que tu me parles, à moi, ton serviteur : j’ai la bouche et la langue pesantes ! » (Ex 4, 10-13). Or c’est à Moïse qu’est confiée une mission essentielle. Les prophètes dans leur incapacité à parler.

-Le livre de Jérémie commence aussi par un aveu d’impuissance (Jérémie 1 « je ne saurai pas parler je suis trop jeune ») et se poursuit par l’impossibilité de se taire : « La parole du Seigneur m’expose sans cesse aux outrages et aux railleries. Si je dis « Je ne l’évoquerai plus, je ne parlerai plus en son nom », c’est dans mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os ; je me fatigue à le contenir et je n’y parviens pas » (20, 7-9).

-Le brouillage des langues dans l’épisode de Babel, pour que les hommes ne se comprennent plus. « Descendons donc, et là, brouillons leur langue, dit Dieu, afin qu’ils ne comprennent plus la langue les uns des autres. » Punition ? Malédiction ? Ou source d’espérance ? La langue unique babélienne pourrait être un rêve de communication universelle. Mais s’agit-il d’un rêve si elle impose un ordre unique ? Est-elle capable de dire la nuance ? Rend-elle possible la compréhension de l’Autre dans son altérité. On en doute car elle est un processus d’écrasement. La Pentecôte fait apparaître des langues qui se séparent les unes des autres et se posent sur chacun des disciples. Cet épisode (Actes 2) est comme un écho inversé de Babel : chacun parle une langue différente et peut pourtant être compris de tous. Chacun devient disponible pour écouter la langue de l’autre.

-Le discours fleuve, normatif et moralisant des amis de Job : ils provoquent la colère finalement explicite de Dieu qui leur dit : « vous n’avez pas parlé de moi correctement » (42,7).

-Esaïe, le premier Esaïe 6 avec cette phrase [1]: « Va dire à ce peuple : écoutez toujours, mais vous ne comprendrez rien ! Regardez toujours, mais vous n’apprendrez rien […] ferme lui les yeux de peur qu’il ne voie…qu’il n’entende…que son cœur ne comprenne… ».

-Dans l’Evangile de Jean : l’épisode de la femme adultère (Jean 8, 1-11). En réponse aux interpellations des scribes et des pharisiens qui se proposent de lapider une femme surprise en adultère, Jésus, à deux reprises, écrit du doigt sur la terre, un texte indéchiffrable. Ecoutons ce qu’en dit Jean-Daniel Causse : « la grâce est toujours ce que j’appelle ici la grâce du signifiant ; elle n’a pas pour fonction première de délivrer un contenu de sens, un message, mais de représenter un sujet […] le signifiant ne représente pas quelque chose mais quelqu’un, et quelqu’un qui justement échappe à tout ce qui voudrait le qualifier l’épingler dans un savoir ou une définition quelconque. » « Un sujet est toujours entre deux signifiant c’est-à-dire impossible à fixer ». La grâce nous redonne une capacité inventive. La trace écrite par Jésus sur le sol n’est pas un message. Ne pèche plus peut signifier dès lors « ne confond pas ton nom propre avec aucun des noms qu’on te donne ou que tu te donnes […] ne te laisse pas fixer en ce lieu où le signifiant colle toujours au même signifié »[2]. Retrouve le mouvement de l’être et de l’âme. La grâce est ce qui permet que s’ouvre toujours du sens possible.

-Jean 7, 47 En réponse aux pharisiens et aux grands prêtres qui leur demandaient « pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? », les gardes répondirent : « Jamais un homme n’a parlé ainsi ».

Les histoires d’étonnement et de rapports troublés à la parole et à l’écriture ne manquent donc pas dans la Bible sous différentes formes : l’impossibilité de parler, la difficulté ou l’impossibilité de comprendre, de se comprendre mutuellement, le silence ou la signification immédiate inaccessible, comme si cette obscurité faisait partie du dessein de Dieu, était une nécessité, une condition de la vie.

Note très personnelle : je suis d’autant plus attentive à ces récits de différents troubles liés au langage que je m’étais habituée depuis l’Ecole du Dimanche, à comprendre le récit de Babel et du brouillage des langues comme une malédiction de Dieu. L’idée que ce récit pouvait ouvrir une espérance a constitué pour moi un cap, consécutif justement à la lecture d’un texte d’André de Robert, l’un des fondateurs de Villemétrie[3].

Car ne sommes nous pas, en périodes troublées, tentés par le babélisme ? Par la nostalgie d’une langue unique faite de mots univoques, par un rêve de simplification ? Ici je voudrais évoquer un article publié dans les Cahiers du Sud en octobre 40, à une époque où cette revue marseillaise cherchait à se situer dans la grisaille des débuts de Vichy : un rédacteur y attribuait la responsabilité de la défaite de la France à une défection du langage trop livré aux abstractions ; et il rêvait de mots aux sens univoques comme ceux dont font usage les artisans pour désigner leurs outils ou comme ceux du Code civil et de « son frère le Code pénal » dans son article 12 : « tout condamné à mort aura la tête tranchée »[4]….

Pourquoi établir un lien entre ces textes bibliques et la poésie (disons depuis Baudelaire) et cela en se référant à l’audace ? On pourrait les relier en évoquant l’hermétisme de certains poèmes. Comprend-on d’emblée « Le Bateau ivre » ? Ou Mallarmé ? Ou aujourd’hui un texte d’André du Bouchet ? Leur lecture est souvent difficile. C’est parfois ce qui éloigne le lecteur de la poésie. Faut-il dans ce cas laisser la lecture ? Ou au contraire abandonner d’abord, au moins provisoirement, sa volonté de comprendre ? Dès lors la poésie serait-elle du côté de l’irrationnel, de ce qui échappe à la raison ? Pourtant, Apollinaire parle de « raison ardente » et Fondane de « raison indomptée » ; Bonnefoy propose de réinventer la raison en faisant place à l’analogie plutôt qu’à la combinaison des concepts et des propositions[5].

Le lien, c’est plutôt d’abord le verbe OSER et ce motif de l’audace. Je formulerai l’hypothèse que ce qui relie le prophète et le poète, c’est qu’ils sont tous deux requis par l’audace et qu’ils entendent et font entendre un appel : ose inventer une parole nouvelle ; une interprétation nouvelle ; ose faire confiance à l’acte de parler ; mais aussi ose demander et même exiger : « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». L’audace c’est celle d’être l’auteur, de se donner l’autorité d’une parole qui nous habite, tout autant qu’on en est l’énonciateur.

Pour entendre comment s’incarne cette audace, je voudrais faire entendre des voix

Celle de Benjamin Fondane, poète, essayiste, cinéaste, philopsophe :

Et tout d’abord cette introduction au Mal des Fantômes qui rappelle le livre de Jérémie cité tout à l’heure : « Quelque chose de plus fort que moi, de plus délibéré, me tire en arrière, me propulse en avant. Quelque chose de plus puissant que moi monte en moi, m’envahit, me dévore, brouille mes plus secrets desseins […][6]

Fondane et son audace existentielle : à 25 ans, en 1923, il quitte son pays natal, la Roumanie ; dès lors, il écrit presque toute son œuvre critique, philosophique, poétique dans une autre langue que sa langue maternelle ; il entre en dialogue avec Léon Chestov ; il se fait le philosophe d’une « philosophie vivante[7] » ; il part en Argentine pour faire un film, Tararira ; sous l’Occupation, il vit à Paris (tout près d’ici, rue Rollin), sans se cacher, et il y écrit (entre autres) un livre dense sur « Baudelaire ou l’expérience du gouffre » ; déporté à Auschwitz, il se dirige vers les chambres à gaz en réconfortant une enfant à côté de lui. On ne peut pas passer sous silence cette vie. Mais il faut aussi entrer dans son œuvre, ce qui implique une lecture, attentive, patiente, parfois circulaire. Ainsi peut-on se mettre à l’écoute du cri de Fondane et de son « irrésignation », de son refus de la nécessité. Et suivre son parcours à la recherche du réel pour oser regarder le « rat vivant » : une réalité sensible, acceptée dans son opacité.

Le motif de la porte : dans la solitude dangereuse des années de l’Occupation, rue Rollin, Fondane songe souvent à des portes qui s’ouvrent sur l’insignifiant, portes sans issue, portes auxquelles on ne sait plus frapper, portes au fonctionnement arbitraire. Il écrit alors Baudelaire ou l’expérience du gouffre, un texte dense, touffu, dont la rédaction sera interrompue par son arrestation. Il y évoque notamment, aux côtés de Baudelaire, et en dialogue avec lui à travers l’Histoire, Dante, Shakespeare et Kafka, avec la parabole de la loi située à la fin du Procès : c’est une parabole racontée par un prêtre à Joseph K venu en visite à la cathédrale. Un homme de la campagne espère obtenir du gardien de la porte de la loi l’autorisation d’entrer. Assis sur un escabeau, il attend durant de longues années. Au moment où il va mourir, le gardien lui confie à l’oreille : « cette entrée n’était faite que pour toi. Maintenant je pars et je la ferme. » Et Fondane commente : la porte qui donne accès à la Loi « n’est défendue que par une seule sentinelle qui n’a d’autre pouvoir que la crainte que nous lui portons […] Mais l’homme ne passera pas la porte ouverte pour lui seul, uniquement parce qu’il croit que l’audace, c’est la faute [8]». Sans doute le gardien de la porte, tout comme les juges du Procès, ne représentent en rien la divinité. Ils représentent un monde d’où la grâce est absente, d’où Dieu s’est retiré. La seule voie pour le salut serait le refus de se soumettre à cette « nécessité ». C’est la peur, le manque d’audace de « l’homme de la campagne » qui donnent au gardien la force de lui barrer la route. « Frappez et l’on vous ouvrira » : Fondane pense à cette injonction de l’Evangile ; elle paraît simple ; il la qualifie de « singulière » et il confie cet acte d’audace à la parole poétique. Dans son recueil Ulysse, publié en 1933 et récrit en 1941, il imagine une irruption :

-…Mais est-ce donc si important,

Cela fera-t-il une date,

Un digne événement de l’Histoire moderne,

Si quelqu’un se trompait d’escalier, de porte,

Et apportait, ne fût-ce que pour un rien de temps,

Une poignée d’odeur humaine

A ce gardien de phare quasi fou de terreur ? » (Ulysse, XXII)[9]

Qu’est-ce qui fait de la poésie une parole créatrice de cette « poignée d’odeur humaine » permettant au monde déchu de se ressaisir ? C’est une parole qui permet les associations libres, le décloisonnement des catégories, qui brise, par sa liberté analogique, l’identité close des choses, qui situe le poète au cœur du monde (« Toute l’Histoire me suit » écrit Fondane) avec la responsabilité de trouver la densité ou « l’épaisseur » du Réel. « Préface », une sorte de poème autobiographique évoque une autre irruption :

Il y avait longtemps

Que le spectacle était commencé de l’Histoire

On en avait déjà oublié les débuts

Les origines fabuleuses,

Quand je suis né au monde

Au milieu de l’Intrigue

Comme un événement prévu depuis toujours

Et cependant comme une surprise

Un personnage inquiétant

Qui pouvait tout laisser en place, qui pouvait tout changer,

Le sens de l’action, la trame des mobiles,

Qui avait sur le texte établi de toujours

L’ascendant prodigieux, étrange du vivant

Le droit de bafouiller les meilleures répliques

D’improviser un monde en marge de l’Auteur

Et tout à coup, malgré le Plan,

S’introduire soi-même au sein du personnage

En criant, excédé, vers le public des loges

« Il n’y a pas assez de réel pour ma soif ! ». [10]

Il faut se mettre à l’écoute de cette quête de « l’ascendant prodigieux, étrange du vivant ». Le regard sur le « rat vivant », la marche, la crainte de la lassitude, ces trois figures du poète peuvent dire brièvement cette quête. Fondane était fasciné par un poème en prose de Baudelaire « Le joujou du pauvre », une petite parabole : l’histoire de deux enfants qui se rencontrent de part et d’autre de la grille d’un château. L’un est issu du monde de l’aisance et de l’insouciance et tient à la main un joujou luxueux « vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries » tandis que l’autre montre au premier « un objet rare et inconnu » qui suscite le rire fraternelle des deux enfants : le rat vivant. Je cite seulement ce commentaire de Baudelaire : « Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. » Le poète est celui qui a l’audace de regarder le rat vivant avec tous ses aspects sombres, complexes, sordides. Le poète est l’homme qui marche, qui s’engage dans une « marche » infinie et périlleuse, porteur de cette question « où est-elle l’épaisseur ? » (avec cette référence à un Ulysse juif). Il sait et redoute le risque de la fatigue, de la lassitude parce que « la sève redoute l’infini du tronc ».

Autre poète dans la quête du réel, Yves Bonnefoy, avec cette dédicace surprenante de son recueil d’essais L’Improbable :

« Je dédie ce livre à l’improbable, c’est-à-dire à ce qui est.

A un esprit de veille. Aux théologies négatives. A une poésie désirée, de pluies, d’attentes et de vent.

A un grand réalisme, qui aggrave au lieu de résoudre, qui désigne l’obscur, qui tienne les clartés pour nuées toujours déchirables. Qui ait souci d’une haute et impraticable clarté. »[11]

Ce texte nous oblige à bousculer le sens d’un mot particulièrement fréquent en nos temps de « dettes » : le mot « réalisme ». Le réel est un motif central de l’œuvre de Bonnefoy : nous sommes en état de manque. Ce qui manque, c’est la présence, désir d’être et de participation au réel, peut-être aussi sentiment d’unité, d’adhésion au réel ressenti, par exemple, par l’enfant qu’évoque le poète Yeats ; il « part au matin avec la gaule et l’appât pour vivre le jour d’été dans la campagne déserte, voici l’évidence première qui à nouveau resplendit… » (Entretiens, p. 242). La poésie ramène à la présence : elle répond à notre faim, à notre désir d’être et de participer au réel. Et lorsque Bonnefoy fait appel à un « grand réalisme qui aggrave au lieu de résoudre », il donne sans doute à ce verbe aggraver le sens proche de son étymologie de « rendre plus lourd ». Aggraver, c’est ne pas résoudre, ne pas se saisir du concept qui simplifie le réel en le réduisant à des catégories, à l’intelligible, à des « lois ». C’est être présent à la singularité : cet arbre, dans ce temps et ce lieu, non l’arbre du dictionnaire. Et du même coup c’est l’acceptation de la finitude. En poésie, dit-il « il n’y a jamais que des noms propres ». « La parole est ressouvenir de la présence même que le discours conceptuel abolit ».

Que conclure ? Inciter à la fréquentation obstinée de la poésie ? Nous inciter à nous laisser gagner par le silence et la parole déconcertante voire obscure, à écouter la matière sonore, à entendre les brèches qu’ouvre la poésie dans le mur de ce qui nous oppresse, à porter ces textes dans nos mémoires ? Mais nous inciter surtout peut-être à cette audace : être l’auteur de sa propre parole.

A cet égard, il faudrait évoquer ici la référence aux travaux du Centre de Villemétrie pour une double raison : les villemétriens n’étaient pas poètes (à ma connaissance). Mais ils ont toujours réfléchi quotidiennement au capitule (un verset de la lecture du jour de la Bible, source d’une parole infinie). Et ils se sont engagés collectivement, par leurs travaux, dans la quête infinie du réel, dans sa complexité, son renouvellement incessant et son opacité, avec la conviction d’être un acteur certes infinitésimal mais responsable de la création.

Pour présenter aux lecteurs des Cahiers du Sud de 1934 l’œuvre de Karl Barth, Parole de Dieu, parole humaine, Fondane commençait par citer cette phrase de clôture du texte : « de tous côtés de grandes visions certes, toutes nourries d’histoire, mais peu de connaissance véritable, existentielle, convaincante ; d’excellents poteaux indicateurs, mais peu de chemins viables ; une grande espérance mais peu de force réelle pour enfanter. Et au milieu, parmi nous, une grande faiblesse. Cette faiblesse, faut-il l’appeler faute ou bien notre destinée ?[12] »

Quelques textes pour prolonger :

Yves Bonnefoy sur « L’obstination de Chestov » :

« Eh bien, dit en substance Chestov, si tel événement a été horrible, sachons ne voir dans cette horreur que la preuve qu’il n’est pas vraiment du réel. Oui, qu’il ait eu lieu est un fait, dont nul ne semble songer à contester l’évidence. Mais il y a en nous une autre évidence, celle des biens que nous recherchons, des maux que nous détestons, des attachements qui nous constituent, et, à travers ces jugements spontanés, cette nature constante, une autre nécessité se révèle, celle de l’image divine que nous sommes, et de notre gloire virtuelle, qui est fondée par la promesse de Dieu. Or s’il y a ainsi deux nécessités, mais l’une qui signifie et l’autre qui ne fait rien qu’anéantir la première, faut-il trouver naturel que la désirable et la vraie étouffe sous la mauvaise, et ne faut-il pas se laisser gagner par le sentiment d’une impossible libération ? Notre impuissance ne doit tenir qu’à la paralysie de notre volonté» [13]

Plus avant que le chien Dans la terre noire Se jette en criant le passeur Vers l’autre rive. La bouche pleine de boue, Les yeux mangés, Pousse ta barque pour nous Dans la matière. Quel fond trouve ta perche, tu ne sais, Quelle dérive, Ni ce qu’éclaireront, saisis de noir, Les mots du livre

Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil, 1975

Ô Poésie, Je ne puis m’empêcher de te nommer Par ton nom que l’on n’aime plus parmi ceux qui errent Aujourd’hui dans les ruines de la parole. Je prends le risque de m’adresser à toi, directement, Comme dans l’éloquence des époques Où l’on plaçait, la veille des jours de fête, Au plus haut des colonnes des grandes salles, Des guirlandes de feuilles et de fruits.

Je le fais, confiant que la mémoire, Enseignant ses mots simples à ceux qui cherchent A faire être le sens malgré l’énigme, Leur fera déchiffrer, sur ses grandes pages, Ton nom un et multiple, où brûleront En silence, un feu clair, Les sarments de leurs doutes et de leurs peurs.

Yves Bonnefoy, Les Planches courbes, 2001

Philippe Jaccottet évoquant la justesse du ton ou de la voix propre à la poésie.

« Il m’a semblé que ma plus vraie vie, ma seule vraie vie, n’était faite que des moments pour lesquels j’avais cru trouver une expression un peu juste ; comme si devenir poésie, si peu que ce fût, leur conférait plus de réalité, ou, plus précisément encore, les révélait, les fixait, les accomplissait […]

« Ce serait toute une étude, et qui peut-être conduirait assez loin, que d’analyser les effets d’une parole juste sur celui qui la dit, et sur celui qui l’écoute ; car il ne s’agit pas simplement d’une sorte particulière de plaisir, ou alors si particulière qu’il faudrait la redéfinir. J’insinue seulement ici que la parole juste donne à celui qui l’entend comme à qui la trouve le pressentiment d’une plénitude si grave qu’il n’est pas superflu d’y penser. En ce sens, la poésie fait reculer nos horizons, nous force à avancer vers un foyer pareil à la lampe qu’avait cru apercevoir le promeneur nocturne, et l’histoire n’a pas encore dit s’il l’avait jamais rejointe. »[14]

« Naturellement penser que la mort est la source de la beauté n’est pas une raison pour nous la faire aimer ; nous en avons horreur, mais nous ne pouvons en sortir. C’est elle qui nous fait parler. »

« Hâtez-vous donc d’habiter la lumière ! Car elle s’enténèbre de poussière vite, ou bien se brise tout à coup et le sang coule. » [15]

[1] Repris dans Mat 13, 13 : « Voilà pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient pas, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent ! Et pour eux s’accomplit cette parole du prophète Esaïe : Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez jamais. » On ne peut jamais épuiser le sens du discours parabolique, qui donne lieu à l’infini de la parole. La traduction de ce verset pose problème car il donne à hésiter entre pour que et parce que : est-il question d’un fait (l’endurcissement du peuple) ou d’une volonté de Dieu de faire en sorte que son peuple ne fasse pas de la parole une idole.

[2] Jean-Daniel Causse, « Il n’y a de grâce qu’insensée », Etudes théologiques et religieuses 2010/3

[3] « Tour de Babel Vocation d’Abraham », Quinzaine culturelle biblique de Bédarieux, Cahier n°1, 1984

[4] Gabriel Audisio, « La leçon d’Abrard », Cahiers du Sud, octobre 1940

[5] Yves Bonnefoy, « Mystère, poésie et raison », Entretiens sur la Poésie, Mercure de France, 1990, p. 291sq.

[6] Benjamin Fondane, « Non lieu », Le Mal des Fantômes, Verdier, 2006, p. 77

[7] Fondane a tenu pendant les années trente une rubrique qu’il intitula « Philosophie vivante » dans les Cahiers du Sud.

[8] On pense alors au sens péjoratif du mot audace.

[9] Ulysse XXII, Le Mal des Fantômes, Verdier, p. 53.

[10] B. Fondane, Le Mal des Fantômes, p. 21

[11] Yves Bonnefoy, L’Improbable et autres essais, Gallimard, 1980.

[12] Karl Barth, Parole de Dieu et parole humaine, Ed. Les bergers et les mages, 1966, p. 274

[13] Yves Bonnefoy, « L’obstination de Chestov », L’Improbable et autres essais, 1980, p. 278

[14] Philippe Jaccottet, Observations I 1951-1956, Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, 2014, p. 35

[15] Op.cit., p. 69

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